02 décembre 2006

Partie 4 : le siège de la forteresse Kramnik

Après la 4e des 6 parties que Vladimir Kramnik doit jouer, à Bonn, contre le logiciel Deep Fritz, on peut décemment se poser la question suivante : l'humain parviendra-t-il à en gagner une ? Tant dans les deux premières rencontres le programme a semblé prenable (si l'on fait, bien sûr, abstraction de la gaffe fatale), tant les deux suivantes ont prouvé que la chose n'était pas si simple. Hier, dans l'antépénultième confrontation, le champion du monde se trouvait, avec les Noirs, sur un des terrains qu'il maîtrise le mieux, la défense russe (ou Petrov, 1. e4 e5 2. Cf3 Cf6), réputée pour donner beaucoup de nulles. Mais il a passé le plus clair de son temps à se défendre, recroquevillé dans son bout d'échiquier. Il a été à la peine, sans doute d'abord en raison de la variante d'ouverture retenue par la machine, qui fut visiblement une surprise pour lui. J'ai été pour ma part assez intrigué de voir Deep Fritz préférer des choix calmes, tenter de jouer positionnel alors que l'on sait que ce n'est pas son point fort, et ne pas viser le corps à corps (il est d'ailleurs assez révélateur de constater que, tout au long de cette partie, aucun des deux protagonistes n'est allé plus loin que sa cinquième rangée).
L'exemple que je retiendrai est tiré de l'ouverture. La position du diagramme ci-contre est apparue sur l'échiquier après le 9e coup noir. Ici, mon logiciel Fritz 8 (et la plupart des joueurs humains, j'imagine) préfère, avant de récupérer le pion d5, jouer 10. Fe3 qui attaque la dame et développe le fou. Mais Deep Fritz n'a pas sélectionné ce coup, sans doute parce que les Noirs, après 10... Cf6 11. Fxd4 (11. De2 avec l'idée d'un échec à la découverte ne marche pas à cause de 11... Dg4 ! 12. f3 De6) Cxh5 12. Cxd5 Fe6 13. Ce3 ont obtenu une position tranquille dans laquelle ils ont égalisé. Au lieu de 10. Fe3, le logiciel a donc préféré prendre le pion d5 avec son cavalier, permettant la continuation suivante : 10... Fc6 11. Ce3 g6 12. Dh3 Cg5 13. Dg4, empêchant le grand roque mais proposant l'échange des dames. Ici, Kramnik a réfléchi pendant un long moment. Sans doute a-t-il essayé d'estimer les chances de l'échange immédiat en g4 et de Df4, coup qu'il a retenu. Je ne me permets évidemment pas de donner des leçons au champion du monde (d'autant moins qu'il m'a mis une tannée mémorable en simultanée il y a quelques années), mais après analyse, 13... Dxg4 a de bons côtés. Après 14. Cxg4 Ce6, les Blancs font face à une alternative : soit déroquer les Noirs par Cf6+ (ce qui n'est pas trop grave étant donné que les dames ne sont plus là et que les Noirs peuvent, en jouant Re7, mettre leurs tours en communication), soit poursuivre leur développement avec f4 ou Te1. Quel que soit leur choix, ils n'ont pas de forte menace.
L'inconvénient de 13... Df4 s'est tout de suite vu dans la partie. Après 14. Dxf4 Fxf4 15. Cc4 Ce6 16. Fxf4 Cxf4 (attaquant g2), arrive Tfe1+, qui oblige le roi noir à se déplacer en f8 et la tour h8 va rester cloîtrée pendant un bon moment. Malgré cela, Kramnik joua une défense précise face à un Deep Fritz qui gagnait méticuleusement de l'espace mais ne parvenait pas à trouver la faille. Au fur et à mesure que la finale s'approchait, on s'apercevait que le fou restant des Blancs n'était pas plus fort que le cavalier adverse. Même confiné dans une bande étroite, le champion du monde disposait toujours du bon coup au bon moment et finit par construire une forteresse sur toute la largeur de l'échiquier. De manière un peu absurde, le fou blanc tournicotait dans le vide car le logiciel, une nouvelle fois, ne se rendait pas compte qu'il ne pouvait améliorer la position, que tous ses efforts étaient vains tant que le roi noir, en se déplaçant de e6 à f6 et vice-versa, contrôlait les cases permettant de s'infiltrer dans son domaine réservé. En témoigne la position finale (diagramme ci-contre) obtenue après que 54 coups furent joués de part et d'autre. Nulle donc et Fritz mène toujours d'un point. Cinquième partie demain et, pour la dernière fois, Kramnik aura les Blancs.

6 commentaires:

LeSmurf a dit…

Kramnik semble à la peine... alors que Fritz10 semble loin d'être le meilleur programme.
Sur PC, un logiciel comme Rybka semble plus fort. Quand à Hydra, ce crois me rappeller que ses parties contre Adams étaient plus percutantes, plus précises.
Une défaite de Kramnik dans ce match pourrait que le débat "hommes-machine" est quasiment clôt, même si Kramnik peut espérer une revanche contre Fritz.

Anonyme a dit…

Kramnik semble démunit contre Fritz, s'il ne bat pas la machine dans les 2 dernières parties cela laissera présager que l’intuition sera surpassée par la puissance de calcul et que les meilleurs joueurs du monde risquent de ne plus pouvoir battre une machine dans une partie sérieuse.

J’espère encore que Kramnik va pouvoir dominer et pourquoi pas battre la machine dans les 2 prochaines parties.

Anonyme a dit…

Autant qu'on puisse en juger jusqu'à présent, Kramnik semble être en train de montrer qu'il n'est en tout cas pas inférieur au logiciel. Si l'on se souvient des pronostics relatifs à l'issue du match, par exemple celui (implicite) du très honorable auteur de cet excellent blog, ce n'est déjà pas si mal. Par ailleurs (si toutefois le rapport des forces n'est pas substantiellement modifié lors des 2 dernières parties - et pour éviter qu'il ne le soit en sa défaveur, il me paraît qu'on ne peut que recommander au champion du monde de rester sur sa ligne de jeu, tant il semble évident qu' a vouloir forcer le résultat c'est évidemment surtout lui qui risque de perdre) Kramnik pourra toujours demander un match revanche contre l'actuelle version de fritz. Au-delà même de son intérêt intrinsèque une telle rencontre serait très instructive pour essayer de déterminer dans quelle mesure la répétition des confrontations avec un logiciel de pointe donné permet à un joueur d'améliorer ses résultats contre lui.

fredolvq a dit…

Kramnik loupe un mat en 1 !
L’explication ? L’ennui…
Ce terrible, irrépressible ennui que provoque le jeu contre une machine même très (trop) forte, même avec tous ces dollars promis.
Le champion du monde l’a dit lui-même, il faisait une expérience scientifique !
Est-ce qu’il faisait une expérience contre Topalov ? Non il se battait et l’adrénaline devait couler à flot ! Et aux toilettes aussi…
Bananer, ou se faire bananer (le plus souvent, d’accord !) par une machine qui ne sait même pas elle-même qu’elle s’en fout, où est le risque, la peine, le plaisir ?
Aucun intérêt !
On s’ennuie vite et …mat en 1 !

mbaucomont a dit…

C'est là qu'on voit que le match "vendu" par la presse ne signifie pas grand chose.

Il est de plus en plus évident que Kramnik est venu chercher un 3-3, qu'il aura finalement bien du mal à décrocher, contre une machine peu puissante et bridée. Avec beaucoup d'astuce (mais ce n'est pas la première fois), Kramnik avait pourtant obtenu les meilleures conditions possibles ...

On est loin des affrontements périlleux risqués par Kasparov (Deep blue) et Adams (Hydra), contre des supercalculateurs 20 fois plus puissants que Deep Fritz.

De vrais matchs hommes-machines restent à faire, entre plusieurs GMI et des programmes (souvent plus forts que Fritz), tournant sur des hardwares ordinaires. Ils seront moins "vendeurs", mais plus "scientifiques".

Anonyme a dit…

A propos de forteresse, je m'interroge sur la grande muraille, et particulièrement sur la question des femmes chinoises...
Sous le titre "ECHECS INFO",...une annonce Google : "FEMMES CHINOISES
Rencontrez des femmes chinoises à la recherche de l'âme soeur! " !?!
Je ne vous dis pas bravo pour la sélection des annonceurs.