04 décembre 2006

Partie 5 : une nulle de combat

C'était sa dernière partie avec les Blancs. Dimanche 3 décembre, Vladimir Kramnik a disputé la 5e et avant-dernière partie de son match contre le logiciel Deep Fritz. J'aime bien la photo ci-contre car on a l'impression que le champion du monde joue contre personne, ce qui, d'une certaine façon, est complètement vrai. Son adversaire n'est pas une personne et, surtout, le principal problème de Kramnik, dans cette confrontation avec rien, s'appelle... Kramnik. On l'a vu dans la première partie où le joueur russe a raté une ligne menant au gain. On l'a vu dans la deuxième partie où il n'a pas vu qu'il allait être maté en un coup. Et on l'a vu hier lorsque, au sortir de l'ouverture, c'est-à-dire au moment où il n'a plus eu accès à la base d'ouvertures de son "adversaire", le grand Vlad a laissé filer l'avantage que lui avaient conféré les pièces blanches.
Penchons-nous donc sur la position après le 16e coup des Noirs (diagramme ci-contre). Ici, Kramnik joua 17. h4, pour inaugurer une attaque trop molle contre le roi noir. J'imagine que c'est pour garder la paire de fous qu'il a exclu 17. Fxf6. Pourtant, ce plan qui créait d'affreux pions doublés isolés dans le camp adverse présentait aussi l'avantage (en plus de supprimer le cavalier qui allait s'avérer une véritable peste par la suite) de conserver aux Blancs un plus durable tout en leur donnant des pistes simples pour l'agrandir, notamment la faiblesse des pions c5 et h7. Rien, d'ailleurs, n'empêchait, après 17. Fxf6 gxf6, de lancer dans l'attaque les pions de l'aile-roi (même si l'idée de 18. Td5 tout de suite me plait bien). L'inconvénient majeur du plan finalement retenu par Kramnik, en plus de laisser vivre le cavalier, fut que d'une part, les Noirs égalisèrent rapidement en s'emparant de l'aile-dame, et que, d'autre part, la fameuse paire de fous n'allait de toute façon pas subsister. Pour couronner le tout, la partie prit une tournure de plus en plus tactique, ce qui ne laissait pas d'inquiéter les commentateurs, lesquels savaient bien que la machine se trouvait sur son terrain de prédilection.
C'est tout à l'honneur de Kramnik d'avoir su relever ce défi. Le Russe ne se démonta pas et choisit lui aussi de privilégier des menaces tactiques pour s'opposer à l'attaque de Deep Fritz. Ainsi, sur le diagramme ci-contre qui représente la position après le 31e coup des Noirs, on s'aperçoit que si le roi blanc se trouvait en g1 (et donc pas sous la menace de Cd3 + suivi deTf1 mat), les Blancs prendraient en h6 et les Noirs n'auraient d'autre choix que de prendre le fou a1 pour empêcher le mat en h8. Mais le roi n'est pas en g1. Que doivent faire les Blancs pour parer la menace de mat susmentionnée ? En fait, un seul coup est jouable. Le fou ne peut s'interposer en b2 (ni la tour en f4) à cause de la maudite fourchette de cavalier en d3. La solution consiste à soustraire le roi à un éventuel échec du cavalier. L'unique case disponible pour ce faire est f1, ce qui, paradoxalement, expose le monarque blanc à un échecs à la découverte. Kramnik trouva 32. Rf1 et Fritz enclencha une répétition de coups par Ch3+ 33. Re1 Cf2 34. Rf1 Ch3+ 35. Re1 et la nulle fut conclue avant que la position ne se présente une troisième fois sur l'échiquier. Hier, j'ai suggéré que le logiciel adopte une autre suite que Ch3+, c'est-à-dire Cg4+. Non pas que ce coup soit gagnant. Fritz a dû estimer que c'était un tout petit peu moins bon que Ch3+ et très probablement nul (après 32... Cg4+ 33. Rg1 Ta4 défend le cavalier et le meilleur coup des Blancs est peut-être 34. Th5 attaquant le pion c5). Simplement, dans ce genre de cas de figure, les programmeurs devraient sérieusement se poser la question de savoir s'il faut privilégier une nulle immédiate par répétition de coups ou laisser se jouer la partie, sachant que l'humain, en face, a toutes les chances de ne pas suivre la voie "la plus forte" qui mène aussi à la nulle. Un peu de guerre psychologique de la part des ingénieurs serait amusant dans ce genre de match...
En attendant, la machine mène toujours d'un point avant la dernière partie, où elle aura les Blancs et qui se disputera mardi 5 décembre. Que ce soit contre Peter Leko ou contre Vesseline Topalov, Vladimir Kramnik a montré qu'il pouvait, à l'arraché, revenir au score ou l'emporter, en gagnant LA partie qu'il fallait gagner. Mais c'était à chaque fois avec les pièces blanches... et à chaque fois contre des humains tendus et fatigués.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

la photo de kramnik est libre de droit ? l'auteur vous a t il autorisé à la reprendre pour votre site ?

mbaucomont a dit…

Ce qu'il faut surtout retenir de cette cinquième partie c'est que Kramnik a enfin abandonné la Catalane et tenté enfin de ramener un point entier. On a l'impression qu'il était venu obtenir 6 nulles ...

Lors du précédent affrontement contre Deep Fritz, il avait scoré 2 gains avant de se déconcentrer et de perdre 2 parties.

Quant à savoir s'il aurait pu gagner la première partie, seul Seirawan l'a affirmé ...

Anonyme a dit…

Excellente remarque, que pensez-vous de Seirawan comme commentateur ?

Pierre Barthélémy a dit…

Je n'ai pas les commentaires de Seirawan mais je peux vous dire que j'ai testé de nombreuses variantes contre Fritz 8 en suivant la voie que l'Américain avait indiquée, et c'était toujours gagnant. D'autres l'ont fait contre Rybka, et c'était toujours gagnant aussi. Peut-être y a-t-il une possibilité pour les Noirs d'obtenir la nulle, mais elle est extrêmement bien cachée.

mbaucomont a dit…

Les tablebases 6 pièces ont la réponse (les logiciels qui ont testé la suite disposaient-ils de temps de contrôle suffisants ?), mais j'observe que la position de Seirawan n'a pas été relayée par d'autres GMI à ma connaissance, ou par Kramnik.


Pour ma part, je suis assez sceptique à l'égard des commentateurs qui peuvent annoncer des suites gagnantés à plus de 20 demi-coups en direct ...

mbaucomont a dit…

Après avoir lancé mon pc dans 5 heures d'analyse (profondeur 19) sur la suite proposée par Seirawan, l'évaluation pour les Blancs était la suivante : + 1,18 ...
Toute la réfutation repose sur le contre-jeu que gardent les Noirs sur l'aile-Roi.
Il était donc bien difficile de trouver une suite en gagnanté, si elle existe, en 5 mn, même pour un programme ...