27 novembre 2006

Partie 1 : nulle solide pour Kramnik

C'est entendu : avec les Blancs, Vladimir Kramnik s'est assuré, sans jamais se faire peur, une nulle solide au cours de la première partie de son match contre le logiciel Deep Fritz, samedi 25 novembre à Bonn. La seule question que l'on se pose aujourd'hui, après décantation de la partie, est : le Russe (à droite sur la photo ci-contre) a-t-il manqué le gain ? Vous imaginez bien que la réponse ne sera donnée définitivement qu'après qu'une cohorte de grands maîtres aura disséqué, analysé, soupesé, remâché et digéré tous les coups, toutes les variantes, toutes les positions de cette rencontre. Ce que bien sûr, Kramnik n'avait pas le loisir de faire. On oublie en effet trop souvent de préciser que, sans le facteur temps, l'homme a encore de beaux restes. Il y a quelques années, le champion du monde d'échecs par correspondance, le Français Christophe Léotard, n'avait eu aucun souci face aux programmes Hiarcs et Chess Tiger, gagnant 3 parties et annulant la quatrième.
Revenons à la confrontation de samedi. C'était donc une partie catalane, ce qui n'a pas vraiment dû surprendre les préparateurs de Deep Fritz. Le plus étonnant de l'ouverture, c'est la position qui est surgie après le 13e coup noir : le logiciel laissait une tour en prise (voir diagramme ci-contre). Evidemment, ce n'était qu'un faux cadeau. Si la dame blanche prend la tour a8, suit 24... Fb7 et les Blancs sont obligés de prendre l'autre tour (sur 25. Da7 b5 et la dame n'a plus de case). On pourrait se dire que donner la dame contre les deux tours est plutôt un bon marché, surtout quand les colonnes c et d sont ouvertes pour les tours blanches. Peut-être Kramnik aurait-il tenté le coup contre un joueur humain (quoiqu'il se fût probablement méfié et eût tenté d'évaluer le temps perdu à mettre ses tours en jeu). Mais l'idée que la "bécane" conserve sa dame et pas lui ne lui a sans doute pas séduit et il a préféré la simplicité en ne s'emparant pas de la tour a8 et en jouant 14. Dh4. Le but de la manoeuvre était de jouer le fou en g5 puis d'échanger les dames en f6, tout en créant des pions doublés dans le camp noir.
Après cette simplification, Deep Fritz se fit entreprenant au 24e coup, en voulant glisser sa tour restante devant ses pions (24... Td5, voir position du diagramme ci-contre). Sans doute 24... a5 aurait-il été plus sage (ce sans craindre 25. e3 car les Noirs jouent aussitôt e4 et tiennent bon), pour interdire au cavalier du champion du monde l'accès à la case b4. La conséquence de 24... Td5 fut l'immédiat 25. Cb4 des Blancs, forçant l'échange des tours après la suite de coups 25... Tb5 26. Cxa6 Txb2 27. Txb2.
Après les logiques 27... Fxb2 28. Cb4 (le cavalier vise la case d5 pour attaquer b6), suivirent 28... Rg7
(pour rapprocher le roi de la zone de jeu) 29. Cd5 Fd4, on vit apparaître sur l'échiquier la position ci-contre. Ici, Kramnik joua a4, ce que lui reproche le grand maître américain Yasser Seirawan, qui propose l'immédiat e3. L'idée est la suivante : infiltrer le roi à l'aile-dame via f3 et e2 pour aller manger le pion b et, ce faisant, ouvrir un boulevard au pion a. En parallèle, le roi noir va mettre beaucoup de temps à démolir l'aile-roi des Blancs. C'est donc sur un plan à long terme que mise Seirawan, un de ces plans que les logiciels, malgré l'amélioration des performances des microprocesseurs, ont du mal à évaluer. Le problème, pour le joueur humain, consiste aussi à s'assurer qu'il ne fait pas fausse route... Je suis sur la position (après 30. e3 Fc5 31. Rf3) depuis ce matin et j'ai tenté d'étudier plusieurs options pour les Noirs. Les possibilités sont très nombreuses mais apparemment, Seirawan a l'air d'avoir raison... J'ai déjà l'impression que cette première partie va faire couler beaucoup d'encre.
Dans la vraie partie, Kramnik n'a pas vu (ou pas voulu suivre) ce plan. Peut-être n'était-il pas prêt, psychologiquement, à partir à l'aventure pour cette première partie. Il a préféré un objectif simple : éliminer tous les pions noirs, y compris en sacrifiant son cavalier sur le dernier d'entre eux, et forcer la nulle en ne laissant pas assez de matériel à son adversaire pour mater. Il n'a jamais été menacé et c'est déjà une satisfaction. Les deux protagonistes sont à égalité 0,5 point partout et la deuxième partie se joue en ce moment...

4 commentaires:

Pierre a dit…

On peut préciser que Yasser formula cette idée en direct sur Playchess, et que cette option fut longuement discutée sur la partie "en analyse" par différents GMI présents, au point de continuer sur cette idée au lieu de suivre les coups du direct pendant un temps...
De là à conclure que Kramnik devait forcément l'avoir vue aussi, il n'y a pas beaucoup d'espace à franchir.

mbaucomont a dit…

Les contrôles de temps sont aussi à prendre en considération, et l'on se trouvait déjà au coup 30.
La variante de Seirawan est à 15 ou 20 demi-coups, elle pourrait aussi être largement débattue.
Dans les matchs importants, il y a toujours quelqu'un pour dire qu'il aurait fallu jouer autre chose ....
Il ne faut pas non plus faire abstraction de la pression que subit celui qui joue.

Sinon, le choix de la Catalane reste assez étonnant, compte tenu du peu de bénéfice que Kramnik en a retiré contre Topalov (il l'a abandonnée d'ailleurs en cours de match).
Sa stratégie a été audacieuse et assez surprenante : échanges, ouverture des lignes, et un jeu d'attaque destiné certainement à créer un avantage en finale.

Anonyme a dit…

Superbe analyse !

Igor a dit…

Ah c'était un drôle de match... Dommage, les ordinateurs ont pris le dessus !