06 novembre 2006

Danailov délire encore

Près d'un mois après la fin du championnat du monde, la défaite de Vesseline Topalov n'est toujours pas digérée par le camp bulgare. Silvio Danailov, le désormais célèbre manager de Topalov accuse désormais ouvertement Vladimir Kramnik d'avoir triché à l'aide d'un ordinateur, toujours sans la moindre preuve. C'est dans le journal ukrainien Fakty que Danailov s'est exprimé, dans une interview aux tonalités paranoïaques. Le Bulgare explique notamment qu'à Elista, l'équipe de Topalov avait "l'impression que sans ses toilettes, Kramnik ne pouvait pas jouer", ce qui en dit long sur le niveau des discussions au sein de ladite équipe. Danailov réaffirme qu'il veut défier le Russe pour un match retour en mars ou avril, alors qu'il sait parfaitement qu'un tel match doit se jouer avant la fin de février pour être en accord avec le réglement de la FIDE : proposer des dates impossibles est la meilleure façon de se voir opposer un refus, qui à son tour alimentera la paranoïa. Et quand on lui demande pourquoi Topalov a perdu, le manager bulgare répond : "Parce qu'il est impossible de gagner contre quelqu'un qui effectue, dans chaque partie, 80 % de coups d'ordinateur. Aujourd'hui, le classement Elo moyen de Fritz 10 (un logiciel d'échecs) est d'environ 3200 points. En jouant 80 % de ses coups en conformité avec ceux de ce programme, Kramnik a joué à un niveau de 2900-3000, bien mieux que Kasparov et Fischer. Topalov, avec 2813 points, a été pendant plus d'un an le numéro un du classement mondial par points, par conséquent son résultat de 6 points partout dans les parties longues et de 2,5 points à 1,5 dans les tie-breaks et, selon mon opinion, un succès pour Vesseline, si l'on prend en compte contre qui il a joué".
Danailov prend garde de ne pas dire explicitement que Kramnik utilisait un programme, mais ses propos sont suffisamment clairs pour ne pas être pris pour de la diffamation pure et simple. Par ailleurs, le Bulgare accuse la FIDE (qui a pourtant bien choisi son camp à Elista en donnant gratuitement un point à Topalov) d'être "dominée par la Fédération russe des échecs" et il affirme que l'ambiance dans la capitale kalmouke était analogue à celle d'"une guerre. Enormément de policiers, de militaires, de FSB (ex-KGB). En apparence pour la protection, mais il était vraiment évident qu'il n'y avait qu'un seul but : rapporter la couronne échiquéenne en Russie à tout prix." Le seul fait concret que livre Danailov dans son interview concerne la façon dont les Bulgares ont obtenu les bandes vidéo de la salle de repos de Kramnik : en les demandant aux organisateurs... qui auraient dû logiquement les leur refuser s'ils avaient vraiment soutenu le Russe.
Ce que Danailov ne dit pas, c'est que, contrairement aux affirmations de Topalov, les vidéos n'ont pas été demandées et visionnées le 28 septembre, après la 4e partie, mais dès le 25 septembre, au lendemain de la 2e rencontre, alors que le numéro un mondial venait de se saborder lui-même et était mené 2 points à 0... Dans une déclaration rédigée le 9 octobre, alors que le match n'était pas encore terminé, Valéri Bovaïev, qui dirigeait le Comité exécutif de la compétition, explique qu'à la demande du comité d'appel d'alors (en la personne de MM. Makropoulos et Azmaïparashvili, deux pontes de la FIDE), "l'examen des enregistrements vidéo des salles de repos pendant les deux premières parties a eu lieu dans la villa de Vesseline Topalov le 25 septembre 2006". Deux autres séances vidéo eurent lieu le 27 et le 28 septembre. Ces révélations montrent que les Bulgares ont concocté leur attaque pendant plusieurs jours et l'ont déclenchée après la 4e rencontre, voyant que leur poulain ne parvenait pas à refaire son handicap de deux points, et surtout à la veille d'une partie où Kramnik devait jouer avec les Blancs... Avec cette déclaration de Bovaïev, le rôle de chacun apparaît plus clairement et l'on comprend mieux pourquoi le Comité d'appel a été démis pour ce que, par charité, l'on qualifiera d'"erreurs".
Carsten Hensel, le manager de Kramnik, qui a rendu public ce texte de Bovaïev dans un communiqué du 27 octobre, met les points sur les "i" : "Les doutes exprimés par M. Topalov ne sont rien d'autre qu'une pitoyable excuse liée à une défaite sportive majeure." Pour Hensel, les soupçons de tricherie tombent à plat "si l'on considère que toutes les mesures prises pour prévenir de possibles manipulations (la paroi de verre, le brouillage de toute sorte de signaux électroniques dans la zone de jeu, les salles de repos et les toilettes, la fouille des joueurs et de toutes les pièces avant le début de chaque partie) l'ont été à l'initiative de l'équipe de Kramnik." Il faut en effet rappeler qu'avant le match d'Elista, le Russe avait quelques raisons de se méfier de... Topalov, que certains grands maîtres soupçonnaient ouvertement de tricher. C'est pour cette raison que l'équipe russe avait demandé que soit mis en place tout un dispositif de surveillance des joueurs et de la zone de jeu.
Visiblement, Elista va laisser des traces au plus haut niveau des échecs, où une mise au point des règles d'éthique s'impose, notamment lorsque l'on mesure la différence de moralité existant entre un Danaïlov qui accuse à tout-va, sans le moindre élément de preuve, et un Hensel qui s'exprime avec pondération et documents à l'appui. Le même Carsten Hensel constate d'ailleurs que le fait que l'équipe bulgare ait "usé de ses relations très étroites avec des officiels haut placés de la FIDE pour causer du tort à Vladimir Kramnik est un acte anti-sportif, de ceux qui n'avaient jamais été vus auparavant dans le monde des échecs". Le manager de Kramnik voit donc le résultat d'Elista comme "une victoire de la justice".

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Le jeu d'échec serait-il finalement comme le sens commun l'imagine trop facilement, un jeu de fou ? Il est vrai que la littérature a accordé à ce mythe une forme de vérité qu'il s'agisse de Nabokov,Zweig, pour ne parler que des plus illustres, mais c'est peut-être à travers cette "folie", entre guillemet, que l'on peut le mieux ressentir son humanité, cette difficulté à chercher, à trouver les fils invisibles des coups justes, ceux qui font croire que l'on est sur le bon chemin...

mila92 a dit…

le problème des gens de mauvaise foi (Danailov et Cie...) est que plus ils essayent de se justifier, plus ils s'enfoncent.
Pauvre Topalov qui va vraiment avoir du mal à remonter la pente!!

Anonyme a dit…

On oublie de parler du paravent installé avant la 1ère partie alors qu'il n'était pas précisé dans le contrat. Personne n'est tout blanc ou noir dans l'affaire.